« Une histoire musicale » est une série d’articles abordant le parcours de personnalités hors du commun qui ont marqué l’histoire de la musique.
Dans ce premier épisode, nous allons nous attarder sur la vie musicale atypique de Damon Albarn. Son nom, sûrement familier pour certains, reste assez méconnu pour le grand public. Pourtant, il est un des rares chanteurs à avoir rencontré un immense succès avec deux groupes différents, Blur et Gorillaz. Trois si on compte son supergroupe The Good, the Bad & the Queen.

Damon Albarn, né en 1968 à Whitechapel dans la région londonienne a grandi dans une famille de musiciens. La musique a donc toujours fait partie de son quotidien.
Peu apprécié par ses camarades qui le trouvaient très hautain, Damon rencontre Graham Coxon à l’université. Ils deviennent rapidement bons amis grâce à leur passion commune pour la musique. Comme beaucoup de jeunes étudiants, ils rêvent d’en faire leur métier. Ils fondent alors avec le bassiste Alex James et le batteur Dave Rowntree le groupe Blur.
Leur premier single She’s so High, sorti en 1990, leur offre un début de popularité. Mais c’est avec There’s No Other Way qu’ils vont être propulsés sur le devant de la scène britannique. On parle alors de renouveau pour le rock anglais qui reposait à cette époque essentiellement sur le mouvement Madchester, composé de groupes comme les Stone Roses, the Charlatans ou encore New Order. Blur apparait comme les dignes remplaçants de cette musique qui semble s’essouffler.
Cependant, leur premier album Leisure, publié un an plus tard, n’a pas le succès attendu. Les critiques sont très mitigées. D’ailleurs, Damon Albarn décrit aujourd’hui cet album comme le pire qu’il ait jamais composé. Il se justifie en expliquant qu’ils n’avaient pas réellement de liberté créatrice à l’époque et dépendaient beaucoup des choix de leur maison de disque.
Pour se changer les idées mais surtout pour éponger une dette assez conséquente, le groupe part en tournée aux Etats-Unis. Parfaitement inconnus au bataillon là-bas, le temps leur parait très long. Ils enchaînent les concerts dans des pubs minuscules, carburant à la bière dès le petit déjeuner. La musique en vogue outre-Atlantique en 1992 est le grunge, avec Nirvana en chef de file. Damon Albarn, définissant ce mouvement de « dégoûtant », est nostalgique de son pays natal. Il décide alors de se concentrer sur un son typiquement anglais. Naîtra le deuxième album de Blur : Modern Life is Rubbish (1993). Classé 15ème au Royaume-Uni mais n’entrant pas dans le billboard américain, l’album n’est pas un succès populaire. En revanche les critiques sont unanimes, la qualité est au rendez-vous. On commence à reconnaître ce qui fera la réussite du groupe et les amènera tout en haut des charts britanniques et mondiaux. Blur est donc à ce moment-là un groupe de rock en devenir, mais loin d’être à son apogée.
Tout va changer en 1994 avec le single Girls and Boys et surtout l’album sorti dans la foulée, Parklife. C’est un immense succès. Il restera pendant 90 semaines à la tête des charts et définit réellement une nouvelle ère pour la musique anglo-saxonne, la britpop.
Le principal problème pour Damon Albarn à cette époque est l’émergence éclair d’un groupe venu tout droit de Manchester. Ils ont tout juste sorti leur premier album en renversant tout sur leur passage. Il s’agit bien entendu d’Oasis. La rivalité entre les deux groupes sera féroce. Dans une interview, Noel Gallagher en viendra même à souhaiter que Damon tombe gravement malade en attrapant le sida. Devant les reproches justifiés de la presse, il précisera qu’évidemment il plaisantait, mais qu’il ne serait pas contre le fait qu’il ait à la place une bonne grosse grippe. Autant dire que leur relation n’est pas au beau.
En 1995, après l’échange de piques et d’insultes via la presse, la guerre des charts est déclarée entre les deux icones de la britpop. Oasis et Blur sortent le même jour leur single respectif, Roll With It et Country House. C’est bien Blur qui remporte ce duel au sommet, pour le plus grand bonheur de Damon Albarn, très compétiteur de caractère.
Mais quelques semaines plus tard, devant le succès phénoménal de l’album d’Oasis What’s the Story (Morning Glory), Damon devra s’avouer vaincu. Le quatrième album de son groupe, The Great Escape, n’est pas à la hauteur. Blur a « gagné une bataille mais perdu la guerre ». Ils apparaissent alors comme des artistes de la classe moyenne à la pop très attendue. Oasis et les frères Gallagher sont quant à eux perçus comme des génies de la musique, dignes représentants de la classe ouvrière.
Face à ce manque de reconnaissance, Blur commence à se scinder. Les quatre membres ne se fréquentent plus du tout. Graham est devenu alcoolique et le carriériste Damon a l’impression que son groupe est détesté de tous. Il raconte que dès qu’il allait quelque part, on passait du Oasis à la radio uniquement pour le mettre en rogne. Graham Coxon considère qu’ils doivent se renouveler et proposer un son nouveau. Il en a marre de la britpop, ou de la pop tout court d’ailleurs, de ce son propre à l’Angleterre, qui ne fait pas de vagues et que les lycéennes de 15 ans adorent. Il veut du rock, du vrai.
Damon Albarn, au départ rétissant, finit par lui donner raison et les quatre comparses partent s’isoler en Islande pour se ressourcer et pour composer. Damon tombe littéralement amoureux de ce pays et décide d’enregistrer là-bas. En sort le cinquième album du groupe, sobrement intitulé Blur. Graham Coxon a eu beaucoup plus de liberté sur cet album, et on le ressent. La guitare est davantage saturée, le son plus électrique. Avec des titres aux sonorités très américaines, Blur a signé un carton inattendu. Song 2 est un succès planétaire et reste encore aujourd’hui la chanson la plus connue du groupe.
S’en suit une longue tournée puis la création d’un nouvel album en 1999, le très expérimental 13. Damon Albarn sort tout juste d’une douloureuse rupture avec Justine Frishmann, la leader du groupe Elastica et sa compagne depuis plus de sept ans. Il en est complètement bouleversé et déverse sa peine et son amour pour elle dans le morceau Tender. Grâce à un arrangement signé Graham Coxon, ce morceau collaboratif est une pure merveille de poésie et de tendresse.
Entre ses débuts au sein de Blur et la fin des années 90, les goûts musicaux de Damon Albarn ont énormément évolué. Il a découvert les joies du hip-hop, du ska, de l’électro… Bien qu’encore actif au sein de Blur, il décide avec son colocataire du moment, le dessinateur Jamie Hewlett, de créer un groupe d’animation. L’idée leur est venue en voyant toute la misère diffusée sur MTV. Pourquoi n’apporteraient-ils pas leur pierre à l’édifice et leur manière de penser à ce fouillis sans nom ? Damon s’occuperait de la partie musique, Jamie de l’animation. Le groupe virtuel Gorillaz est né. Il est composé de quatre membres fictifs : 2D, Murdoc, Russel et Noodle.
Un premier EP sort en 2000 : Tomorrow Comes Today. Le public s’intéresse à ce groupe fictif absolument novateur. Personne ne sait à l’époque qui se cache derrière le projet. L’histoire fictionnelle des quatre membres fictifs pouvait être suivi sur le site internet gorillaz.com, où il était possible de découvrir leur maison virtuelle, les Kong Studios. Le détail est poussé à l’extrême avec des photos des quatre musiciens, dispatchées un peu partout dans l’appartement. On ne pouvait pas faire plus réaliste.
Le premier album de Gorillaz, sorti en 2001, est une réussite phénoménale. Avec sept millions de ventes, notamment grâce aux hits Clint Eastwood et 19-2000, le groupe se place tout en haut de la pop britannique. Le fait que Damon Albarn soit à l’origine du projet est enfin révélé au grand jour. Il ne se mettra pourtant jamais en avant, continuant de faire jouer ses quatre musiciens animés fictifs dans les clips et d’enchainer les featuring avec des musiciens venant de tout horizon.
Damon joue alors sur plusieurs tableaux à la fois. Il reste tout de même le leader d’un des groupes de rock les plus populaires du moment quand il n’est pas en train de mettre au point une musique expérimentale avec Gorillaz.
Mais Blur n’est clairement plus le même groupe qu’à ses débuts. Graham Coxon, cofondateur et lead guitariste, a été prié de partir par ses camarades qui ne supportent plus ses absences liées à son alcoolisme. Damon se retrouve alors seul aux manettes, et bien qu’il n’ait aucune envie de réaliser un album avec son groupe de toujours, il y est obligé contractuellement. En l’absence de Graham, avec qui il est désormais brouillé, il pourra se permettre des arrangements assez osés pour un groupe de « rock ». L’album Think Tank sort en 2003, et contre toute attente c’est un succès, emmené par le magnifique morceau Out of time. Suite à cet album, le groupe se sépare.
Damon Albarn, avec un sentiment de devoir accompli, peut désormais s’engager à 100% sur le projet Gorillaz. Un deuxième album, Demon Days, est en vue. Et si le succès du premier album était immense, celui du deuxième l’est encore plus. 8 millions d’albums vendus. Le single très accrocheur et populaire Feel Good Inc. en est le fer de lance. Personne ne sait si c’est de la pop, du hip-hop, du rock, du reggae. Mais tout le monde adore.
Damon Albarn, qui ne peut absolument pas se contenter d’un projet à la fois, a encore pleins d’idées musicales en tête. Gorillaz et Blur ne lui suffisent visiblement pas.
En 2006, il décide de fonder un supergroupe, The Good, the Bad & the Queen, en compagnie de trois musiciens de renom : Paul Simonon de The Clash, l’ancien guitariste de The Verve Simon Tong et le batteur nigérian Tony Allen. De cette union, sort un album éponyme en 2007 et une musique toute en douceur. Alors certes, on est loin des standards de vente d’album de Blur ou Gorillaz, mais le résultat est loin d’être ridicule. L’album est classé dans les charts au Royaume-Uni et un peu partout en Europe.
Damon Albarn, jamais rassasié, reforme Blur dans un élan de nostalgie en 2008 pour une série de concert. Graham Coxon est de la partie. La réunification du groupe est avant tout un moyen pour les quatre amis de se retrouver et se réconcilier. La tournée est touchante, le public est au rendez-vous, c’est comme si les quatre ne s’étaient jamais quittés. Le documentaire No Distance Left to Run (2010), revient sur ces retrouvailles fortes en émotion et notamment leur set en tant que tête d’affiche du mythique festival Glastonbury en 2009. Leur interprétation de Tender reste un moment mémorable pour le groupe, sans doute la performance d’une vie.
A partir de ce moment-là, Demon continuera de jongler entre tous ses projets. En 2011, il se lance même dans la création d’un quatrième groupe, Rocket Juice & the Moon, avec Flea des Red Hot Chili Peppers et Tony Allen. Ils pousseront le vice jusqu’au bout en sortant un album, plutôt conceptuel et étrange.
Les années 2010 sont synonymes de productivité et de réussite pour Damon Albarn. Outre l’album réalisé avec Rocket Juice & the Moon, il ne chôme pas et sort trois albums avec Gorillaz (2010, 2017, 2018), un avec Blur (2015) et un avec The Good, the Bad & the Queen (2018). Il produit également un album solo et réalise son propre opéra. De cette décennie, des chefs d’œuvre ressortiront avec le copyright Damon Albarn :
- Plastic Beach (feat. Mick Jones et Paul Simonon) avec Gorillaz en 2010
- On Melancholly Hill avec Gorillaz en 2010
- Ghost Ship avec Blur en 2015
- Ong Ong avec Blur en 2015
- Merrie Land avec The Good, the Bad & the Queen en 2018
- Humility (feat. George Benson) avec Gorillaz en 2018
Damon Albarn est un artiste, un vrai. Ses goûts éclectiques au possible sont assumés tous autant qu’ils sont. Il aurait pu se contenter de son confort de pop star au sein de Blur mais il a préféré aller explorer d’autres horizons.
En plus d’être un chanteur d’exception, il est guitariste, bassiste, pianiste, violoniste et batteur. Après avoir été adulé dans le monde du rock et de la pop, il a cotoyé les plus grands avec Gorillaz. La diversité des featuring réalisés, avec des artistes à des années lumières les uns des autres (on passe de Snoop Dog à Lou Reed) montre toute sa palette artistique.
Alors certes, il y a à prendre et à laisser dans ses réalisations. Mais n’en déplaise à certains, Damon reste une des personnalités musicales les plus importantes des trente dernières années.
Malgré tous ses projets qui l’ont tenu bien occupé, il a même eu le temps de se rabibocher avec Noel Gallagher. Les deux anciens ennemis de la britpop ont définitivement fait du passé table rase lors d’un duo au Lollapalooza de Paris en 2018. La scène était assez poignante : les années ont passé, les artistes ont mûri et les querelles d’ego sont oubliées.
